Un jour, un lieu clé

1944. La Manche est au coeur de l'Histoire. Pas un village, pas une route, pas un hameau n'échappe à la guerre. Chaque habitant vit au rythme de l'Histoire qui se fait sous ses yeux. La Presse de la Manche, au cours de ce mois de juin 2014, consacre chaque jour une large place au souvenir du débarquement. Dans sa rubrique quotidienne " un jour, un lieu clé ", l'accent est mis sur un lieu clé.

• Janvier 1943, Brécourt

(Edition papier du 10 juin 2014)


A Cherbourg, Brécourt est choisi parmi plusieurs projets, grâce à la possibilité de raccorder les installations militaires aux installations civiles de Querqueville et une meilleure protection contre des tirs venant de la mer. 


Les travaux commencèrent en 1928 et durèrent dix années. Plus de 5 000 ouvriers y travaillèrent. Huit réservoirs en béton type « caverne » ont été creusés. Ils contiennent chacun 10 000 m3 de mazout, pour 72 mètres de longueur et 15 mètres de hauteur à la voûte. Quinze à vingt-cinq mètres de rocher les mettent à l'abri, encore aujourd'hui, de n'importe quel bombardement.


Le destin de Brécourt a changé en janvier 1943. Le général de corps d'armée, commandant en chef la DCA allemande, Walter von Axthelm, venant d'assister à Peenemünde au lancement réussi d'une bombe volante, rencontrait le Feldmarschall Milch, en vue de la mise en oeuvre de cette nouvelle arme. Milch souhaitait faire construire un petit nombre de

« bunkers » géants le long de la côte de la Manche, d'où les V1 seraient tirés contre l'Angleterre.


Le « château d'eau » (« Wasserwerk N° 2 ») de Brécourt relève du système préconisé par le Feldmarschall Milch, comme celui de Siracourt, en Pas-de-Calais. Ce dernier fut pratiquement terminé, et tout y est réuni depuis l'assemblage des V1 jusqu'à leur tir. Il en aurait été de même à Brécourt si les travaux de construction avaient pu être menés à bien.


A Brécourt, la couverture du blockhaus n'a pas été exécutée, mais des fers à béton émergeaient de la surface supérieure des parties terminées sur une hauteur de près de quatre mètres ; ce qui donne une idée de l'épaisseur approximative de la dalle de blindage supérieure à venir.

• 3/4 juin 1944, Village Normand de Nacqueville

(Edition papier du 11 juin 2014)


Pendant l' Occupation, les Allemands installent un poste d'écoute au fort de Nacqueville-Haut, sur la colline dominant le Village Normand. Un poste d'écoute à la fonction essentielle puisqu'il permet de surveiller tout le système radiophonique de la Royal Air Force anglaise.


Evidemment, il est hors de question qu'une telle installation soit toujours opérationnelle à 48 heures du Débarquement. Alors, dans la nuit du 3 au 4 juin 1944, une escadrille d'une centaine de bombardiers Lancaster vient pilonner le poste d'écoute. Un bombardement de 12 minutes exactement, qui va certes pulvériser sa cible initiale. Mais qui va aussi faire disparaître le village de Nacqueville haut, le Village Normand en contrebas, et tuer plusieurs habitants d'Urville (on ne saura jamais combien exactement).


Dans son édition du 5 juin, Cherbourg-Eclair (sous contrôle allemand) pleure le Village Normand défunt : « de ce joli paysage rustique et maritime, qui faisait la joie de nos yeux, les délices de nos jours de repos, l'aviation terroriste a fait un lieu de mort, un enchevêtrement de ruines fumantes ».


(Frédéric Patard)

• 5 juin 1944, Saint-Marcouf

(Edition papier du 7 juin 2014)


Batterie de Crisbecq, sur la côte Est du Cotentin. Avec ses trois canons de 210 mm, elle constitue une menace importante pour la flotte alliée qui va s'ancrer au large dans la nuit du 5 au 6 juin.

Alors, il faut la détruire avant. Entre 22h30 et 23 heures, ce soir du 5 juin, plusieurs escadrilles de bombardiers larguent leur cargaison sur la cible. Mais loupent leur coup. Au lieu d'atteindre la batterie, les bombes touchent de plein fouet le petit village voisin de Saint Marcouf. Deux hameaux sont particulièrement touchés : celui de l'église et celui de Dodainville. C'est là où Bernard Bertot, 14 ans à l'époque, habite avec ses parents : « ils m'ont réveillé, on a descendu l'escalier et on est partis dans une grange voisine. Avec le souffle des bombes, les tuiles s'envolaient et on ne se sentait pas en sécurité. On est partis dans un champ voisin. C'est là que ma mère a été blessée au bras par un éclat. On repart dans le champ à côté… où on tombe sur trois paras américains. Ils nous ont d'abord fait lever les bras en l'air, avant de se radoucir : l'un d'eux nous a même pris en photo! Le lendemain, on partait sur Ravenoville. On est revenus à Saint-Marcouf une fois les combats terminés dans le secteur, une quinzaine de jours plus tard. Le hameau avait beaucoup souffert. Juste à côté de notre ferme, la maison voisine s'était écroulée: en dessous, toute une famille y est restée, sauf une personne: 13 morts ».


(Frédéric Patard)

• 6 juin 1944, Coutances

(Edition papier du 23 mai 2014)


La cathédrale de Coutances sort indemne des bombardements et des incendies qui ont ravagé toute la ville, le soir et la nuit du 6 juin 1944.


Alors que tout autour, les maisons et les commerces s'écroulent avec fracas, la cathédrale résiste. Mieux encore, elle s'en sort presque sans une égratignure. Seul le portail sud reçoit quelques éclats qui l'endommagent. Un moindre mal quand aux alentours, tout a été passé à la moulinette.


Et les Coutançais, qui dès la nuit du 6 juin, fuient la ville par les chemins de campagne et se retournent une dernière fois pour assister au funèbre spectacle, vont longtemps garder en mémoire cette image des tours de la cathédrale émergeant imperturbablement des flammes et des nuages de fumée, comme protégées des forces du mal par un invisible (mais divin ?) bouclier.


La nuit du 13 juin 1944, lors du deuxième bombardement, c'est une autre histoire. car cette fois-ci, ce sont des bombes incendiaires qui sont larguées par l'aviation alliée. Et l'une d'entre elles touche le dôme en plomb et le bois de la charpente de la tour-lanterne. Le plomb et le bois en feu tombent quelques dizaines de mètres plus bas, sur le sol de la cathédrale où sont rassemblés les bancs des fidèles. Heureusement, quelques séminaristes ont la présence d'esprit de pousser les bancs, privant le feu de combustible.


Et les vitraux ? Soufflés par les explosions ? Eh non, puisqu'on avait pris la précaution de les enlever en 1942 pour les mettre à l'abri au château de Fougères-sur-Bièvre (ils reprendront leurs places quelques années plus tard).


Après la guerre, viendra le temps de la reconstruction. Au milieu des gravats, puis des parpaings et des sacs de ciment, la cathédrale va apparaître aux Coutançais comme un indéniable message de courage et d'espoir. Non, tout n'a pas été détruit, et oui, nous allons réussir à rebâtir une nouvelle ville et recommencer une nouvelle vie. Une résurrection !


(Frédéric Patard)

• 7 juin 1944, Carrefour de l’homme mort, Saint-Côme-du-Mont

(Edition papier du 24 mai 2014)


Le 6 juin 1944, les parachutistes américains de la 101e Airborne Division sautent sur la Normandie. Leur mission principale, s'emparer de la ville de Carentan au risque de ne pas pouvoir effectuer la liaison des deux plages de débarquement et de voir les troupes débarquées se faire rejeter à la mer.


Carentan est défendue par l'élite des troupes allemandes, les parachutistes du Colonel Von der Heydte. Les Allemands sont retranchés à Saint-Côme-du-Mont, dernier bastion aux portes de Carentan. Ils ont reçu l'ordre de défendre la ville jusqu'au dernier.


Pour les Américains, il est vital de s'emparer au plus vite de Carentan. Ils attendent le soutien de chars légers débarqués à Utah Beach. Pour eux, une seule route possible. Elle vient de la plage, traverse Sainte-Marie-du-Mont et se termine à mi-chemin sur la route Carentan/Saint-Côme-du-Mont, à un carrefour que les Américains surnommeront le carrefour de l'homme mort. Au croisement des deux routes se trouve une seule maison. Elle sert successivement de QG et d'infirmerie aux paras allemands.


Le 7 juin, les Américains lancent toutes leurs forces dans la bataille. Le premier char arrive au carrefour et tente de s'engager vers Carentan. Il est stoppé net. Le chef de char est mortellement blessé. Son corps pend en dehors de la tourelle pendant plusieurs jours. Pour les Américains, ce lieu sera à jamais le Carrefour de l'Homme Mort.


Au jour J +3, Carentan est toujours aux mains de l'ennemi. Et le lieutenant-colonel Robert Cole qui avait reçu l'ordre de prendre les quatre ponts sur l'axe routier, mène un combat acharné contre un ennemi parfaitement entraîné, déterminé et retranché dans une ferme. L'attaque atteint son apogée quand, depuis Saint-Côme-du-Mont, le colonel Cole emmène une charge à la baïonnette face aux mitrailleuses allemandes.


Après quatre jours de sanglants combats, alors que le douzième jour de juin fait son apparition, la ville quasiment encerclée refoule ses derniers occupants, ouvrant ses portes à ses libérateurs.

• 8 juin 1944, Montebourg

(Edition papier du 27 mai 2014)


8 juin. Quand les premiers obus tirés de la mer sont tombés sur le bourg, explosant les façades, quand les premières maisons se sont embrasées sous les coulées de phosphore, ce fut la panique.


Dans l’enchevêtrement de pierres, de fils électriques à terre, dans la poussière, les tisons, le nez piqué par l’incendie, dans les hurlements de la mitraille, ils ont cherché abri dans les caves du bourg, aux murs épais : sous la Poste, sous la maison Bazin, sous la
mairie, chez le maire, Eugène Ruet, chez le cidrier Guyonnet, sous l’hospice… Certaines se
sont révélées précaires. Les maisons brûlaient au-dessus, ou elles étaient trop exposées. Il a fallu partir précipitamment, sous les gerbes d’éclats d’obus : il y eut des morts, des familles fauchées dans leur course à la survie.


Ils étaient des centaines. Certains sont restés là douze jours. Tapis, hébétés, dans la quasi-obscurité, dans l’odeur pestilentielle de l’humanité entassée, sans air, sans eau, dans leur sueur et leurs toxines, recuits par les pierres surchauffées par l’incendie qui faisait rage, au-dessus. Parce qu’elles croyaient mourir de suffocation, des femmes qui hurlaient se sont précipitées pour sortir malgré les obus qui dehors éclataient en gerbes mortelles. Les hommes ont lutté contre elles. Un soûlard a fini par faire une crise de delirium. On calait les enfants entre des jambes, comme on pouvait. Les hommes restaient debout. Certains jouaient aux cartes, par crânerie. Presque tous priaient. Des téméraires allaient traire les vaches égarées dans la tourmente, au risque de se faire descendre par un Mongol en vert-de-gris qui pillait les maisons, ou d’être fauchés par une giclée d’éclats. Ils ramenaient des nouvelles, les maisons encore debout, un drame à quelques centaines de mètres, la situation d’autres refuges…


(Jean Margueritte)

• 8 juin 1944, Saint-Malo de Valognes

(Edition papier du 3 juin 2014)


Déjà touchée par deux attaques les 6 et 7 juin, Valognes est achevée par un troisième bombardement qui pulvérise son centre-ville dans la matinée du 8 juin. Des ruines, Saint-Malo émerge, blessé gravement : la nef est défoncée, et du clocher, ne reste plus qu'une silhouette squelettique.


L'église Saint-Malo est pourtant loin d'avoir achevé son calvaire. Quand les Américains arrivent à Valognes le 20 juin, ils commencent aussitôt à déblayer les gravats qui obstruent les rues et sécuriser la ville. Avec ses ruines branlantes, le clocher représente un danger qu'on fait disparaître aussitôt à coups d'explosifs ! Quant aux pierres de taille qui ont volé un peu partout, les soldats du génie s'en sont servis pour remblayer la route...


Un peu plus tard, on a entouré ce qui restait de l'église d'une palissade. Et on s'est empressé de l'oublier pendant dix ans, parce qu'on avait tellement d'autres chats à fouetter, en l'occurrence des logements, des routes, des bâtiments administratifs à reconstruire. Et puis se pose aussi la question délicate de savoir comment on va reconstruire cette église? Trois solutions. À l'identique : mais ce serait dépenser une fortune pour faire un faux. Une église neuve construite à côté des ruines. Enfin, une restauration du choeur à l'identique, avec la construction d'une nef et d'un clocher modernes. Le temps de trouver des crédits, le temps que les autres chantiers de reconstruction soient lancés, et surtout le temps de choisir une solution (et de la faire passer auprès des Valognais), il se passe dix ans.


En 1954 enfin, on s'attaque au chantier de restauration, dirigé par l'architecte en chef des Monuments Historiques Yves-Marie Froidevaux, qui a choisi la dernière des trois solutions en lice, proposant une alliance entre l'ancien et le moderne. À la Noël 1964, l'église Saint-Malo de Valognes peut de nouveau accueillir prêtres et fidèles. 20 ans après les bombardements…
À Valognes, en ce moment et cet été, beaucoup d'animations sont organisées autour des thèmes de la Libération et de la Reconstruction: expos, conférences, visites guidées.


(Frédéric Patard)

• 9 juin 1944, batterie d’Azeville

(Edition papier du 4 juin 2014)


Sous les ordres d'Hitler, l'organisation Todt se lance dans la construction du Mur de l'Atlantique. En 1941, dans le petit bourg d'Azeville, entre Sainte-Mère-Eglise et Montebourg, plusieurs bâtiments de défense voient le jour. Sur 4 hectares, ses quatre casemates sont reliées par 350 mètres de souterrains réhabilités par le conseil général en 1994. 


À l’intérieur de ces derniers se trouvaient des chambres de tirs et des salles de stockage de munitions. La batterie d'Azeville abritait 170 soldats d'infanterie de l'armée allemande. Située à 5 kilomètres des côtes, elle ne disposait pas de poste de direction de tir au sein de son périmètre. Elle recevait ses informations du poste d'observation basé à Crisbecq, à 2 km. Pour éviter d'être repérées par l'aviation américaine, deux casemates étaient camouflées par des peintures laissant penser à des maisons normandes. Deux autres étaient recouvertes de terre.


Dans la nuit du 6 juin 1944, quelques parachutistes atterrissent sur la batterie mais les combats sont particulièrement rudes pour faire céder les troupes allemandes. Les artilleurs d'Azeville prêtent main-forte à leurs camarades de Crisbecq en bombardant les GI's qui l'assaillent. Le tir d'un obus Nevada frappe de plein fouet l'une des casemates, la traversant de part en part sans provoquer d'explosion mais de forts dégâts. Finalement, la batterie d'Azeville cédera le 9 juin 1944 au matin, devant la 4e division d'infanterie américaine.

• 14/15 juin 1944, Pont de la Roque

(Edition papier du 2 juin 2014)


Entre Montchaton et Orval, le pont de la Roque permet de franchir la Sienne et constitue donc un point stratégique important, qu'il convient de contrôler... ou de détruire.

L'aviation alliée a bien sûr repéré l'ouvrage et son importance, et s'y est attaqué dès le printemps 1944, sans grand succès d'ailleurs. Elle va renouveller régulièrement ses attaques et les 14/15 juin 1944, des bombardiers anglais réussissent enfin à démolir trois de ses onze arches.

Après l'opération Cobra du 25 juillet, où les Américains enfoncent les défenses allemandes à l'ouest de Saint-Lô, la pression américaine en direction du sud et de la côte ouest de la Manche devient chaque jour plus importante. Et le pont de la Roque, qui est le seul moyen de franchir la Sienne, et qui très rapidement devient le seul moyen pour les Allemands situés dans le coin, d'échapper à l'encerclement, acquiert du coup un rôle stratégique encore accru. Après la prise de Coutances le 28 juillet, quelques colonnes allemandes réussissent encore à emprunter le pont pour filer ensuite vers Hyenville et Granville, régulièrement attaquées par l'aviation alliée. Le lendemain matin, une avant-garde américaine arrive au pont, gardé de l'autre côté par une arrière-garde allemande. Le soir, les Américains donnent l'assaut. Dès le lendemain, les équipes du génie entreprennent d'installer un pont Bailey qui permet de franchir la Sienne en toute sécurité : il va rester en place jusqu'en...1967 !


Quant au pont détruit par les bombardements, il est toujours là aujourd'hui, resté dans son jus de 1944. Un vrai vestige du Débarquement et de la Libération !


(Frédéric Patard)

• 25 juin 1944, Auderville-Laye

(Edition papier du 29 mai 2014)


« Les canons d'Auderville étaient placés sur deux plaques tournantes », explique Rafaël Deroo, passionné d'histoire. Avec une ouverture de 203 mm chacun, « ils étaient des canons géants destinés à repousser un débarquement Alliés. Ces derniers ont dû revoir leur stratégie d'attaque après s'être rendus compte de la présence de ces canons et de radars antiaériens qui pouvait leur nuire. »


En tout, 82 soldats occupaient le site qui a été construit par environ 1200 ouvriers (locaux puis sans doute des prisonniers de guerre). La batterie était opérationnelle en 1943. Les matériaux de construction, du sable et du gravier, provenaient de l’anse Saint-Martin.


La batterie se composait de plusieurs bâtiments : « L’emplacement des canons était soutenu par des abris de munition, un poste de secours dans une construction à moitié enterrée à 2 étages et, également dans le champ, à l’ouest, des bunkers d’appui et de troupes pour environ 15 hommes, plusieurs tobrouks (ouverture circulaire sur le dessus) pour mitrailleuse, un bunker pour eau, le tout à quelques centaines de mètres du hameau de Laye. » À l'entrée de la batterie, se trouvaient des soutes à munitions et des soutes pour tirs d’alerte. Un abri infirmerie qui porte encore aujourd'hui une croix blanche effacée. En face, un chemin qui menait vers les deux salles radio, un logement et une salle pour la restauration des troupes.

Le 25 juin 1944, la batterie d’Auderville-Laye attaquait déjà la flotte Alliée qui se réunissait à 20 km devant Cherbourg, la poussant hors de la portée des canons de 36 km. Après la chute de Cherbourg, et pendant la cérémonie de passation de pouvoir aux autorités civiles françaises devant l’hôtel de ville, une grande explosion a été entendue dans la direction des faubourgs occidentaux de la ville. « Une fois Cherbourg libérée, il restait encore la péninsule de la Hague à libérer mais 6000 troupes allemandes avaient réussi à s’enfuir dans le cap de la Hague », souligne Rafaël Deroo. La bataille a duré trois jours afin d'atteindre les canons d'Auderville.

• 26 juin 1944, Cherbourg

(Edition papier du 5 juin 2014)


Quand les Alliés préparent le plan du Débarquement, Cherbourg figure parmi leurs premiers objectifs : il leur faut le port pour pouvoir y débarquer leur matériel. Mais quand ils arrivent à Cherbourg le 26 juin, les Américains trouvent le complexe portuaire dévasté par les Allemands. En l'espace de quelques semaines, les équipes du génie, les plongeurs et autres spécialistes du fonctionnement d'un port font des miracles. Le port est nettoyé, déminé, recouvert d'appontements en bois, équipé de grues, et dans la rade, les liberty-ships se succèdent à une cadence accélérée pour débarquer véhicules, blindés, locomotives, munitions, nourriture, médicaments… bref, tout le matériel dont a besoin une armée en campagne. Au mois de novembre 1944, Cherbourg est le premier port du MONDE pour le tonnage débarqué (430000 tonnes) ! Des stats affolantes qui vont ensuite baisser doucement, puis carrément s'effondrer dès la paix signée. Il n'empêche : Cherbourg a été une pièce maîtresse de la logistique alliée.

(Frédéric Patard)

• 3 juillet 1944, plage de Pirou

(Edition papier du 9 juin 2014)


Après le Débarquement, de nombreuses familles et groupes de réfugiés viennent s'installer sur la plage de Pirou, où ils pensent pouvoir attendre l'arrivée des Américains sereinement, à l'abri des bombardements et des combats. C'est notamment le cas d'Eugénie Fossard, qui a fui Périers après le bombardement qui a détruit le village le 8 juin.

Arrivée le soir du 3 juillet 1944 à Pirou, Eugénie Fossard et son groupe s'installent dans un chalet abandonné. La suite, elle la raconte dans son journal : « Vers 21 heures, 60 à 70 avions (double fuselage) viennent survoler la plage, tournant sans cesse au milieu de nous (et une fois encore, nous n’avons pas compris ces avertissements de bombardement !). Tout à coup, ils s’élancent vers les chalets pour bombarder. Pendant 40 minutes, c’est une pluie incessante de bombes et de mitraille. C’est indescriptible. Nous sommes réfugiés à huit dans une petite tranchée à Mon bungalow. Nous sommes morts de frayeur, c’est la panique. André retient avec peine dans la tranchée Marcelle qui pousse des cris et veut partir. Le calme étant revenu, nous sortons de la tranchée. Nous apprenons alors qu’il y avait vingt-deux morts, dont douze de Périers, arrivés eux aussi de la veille et qui s’étaient réfugiés dans une tranchée. Sur douze personnes, il en reste une, les autres ont été tuées. La famille est disparue entièrement : huit personnes, la mère, ses six enfants et la fiancée de son fils aîné, venue de Saint-James à Périers pour la communion du 4 juin. Des quatre personnes de la famille, il en reste une : Jeanne, la fille aînée. Elle était avec les autres dans une tranchée, a été enlevée par le souffle des bombes et s’est retrouvée seule survivante quelques mètres plus loin. Nous passons la nuit dans les dunes. Les avions nous survolent, nous nous blottissons dans le canal pour ne pas être repérés et dès le petit jour, nous avons l’intention de partir. Aller où ? Nous n’en savons rien ».

Une semaine plus tard, les Allemands ordonnent aux habitants de Pirou d'évacuer. Un camp est alors organisé par la Croix-Rouge sur la mielle située juste derrière la plage (d'autres camps sont également créés à Créances, Gouville et Anneville). On y creuse des tranchées abritées par des planches tirées des maisons de la plage éventrées par le bombardement. Cette petite vie est bouleversée de nouveau par les Allemands qui ordonnent de fermer le camp le 17 juillet. Beaucoup d'habitants choisissent alors de remonter vers le nord, en direction des lignes américaines, qu'ils atteignent notamment en traversant le havre de Saint-Germain-sur-Ay.


(Frédéric Patard)

• 12 juillet 1944, Méautis

(Edition papier du 31 mai 2014)


Le 6 juin 1944, le général T. Roosevelt, fils de l'ancien président des Etats-Unis et lointain cousin du président Franklin Delano Roosevelt, débarque sur les plages normandes avec ses troupes. 


Âgé de 54 ans et commandant adjoint de la 4e division, il est le seul officier général à avoir vécu les premières vagues d'assaut à Utah Beach. Après s'être aperçu que les barges dérivent fortement de leur objectif, il décide de débarquer quand même en déclarant à ses troupes :

« Nous commencerons la guerre ici ! ». Très apprécié de ses troupes, il réussit à obtenir le droit de son supérieur, le général Barton, de débarquer en première ligne auprès des soldats. « Les hommes qui ont pris l'habitude de me voir à leurs côtés tout au long de leur entraînement sont en droit d'attendre qu'il en soit de même lors de cette opération ». Il écrit aussi « Ça rassurera les gamins de savoir que je suis près d'eux. »

Après avoir fait la jonction avec les parachutistes américains de la 101e Airborne, qui avaient sauté dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, il se dirige avec ses troupes en direction de Méautis. Mais le 12 juillet, alors que les soldats allemands tentent une nouvelle offensive pour reprendre la ville, il est victime d'une crise cardiaque. Il s'écroule dans un petit champ de pommiers attenant au presbytère. Transporté à l'école de Méautis, il succombe quelques minutes plus tard. Inhumé provisoirement avec les soldats américains à Sainte-Mère-Église, son corps est déplacé au cimetière de Colleville-sur-Mer où repose également son jeune frère, Quentin Roosevelt.

• 24 juillet 1944, Centre-Manche

(Edition papier du 30 mai 2014)


C'est un quadrilatère de quelques kilomètres carrés, au sud de la route reliant Saint-Lô à Périers. À l’intérieur, on y trouve les villages d'Hébecrevon, La Chapelle-en-Juger, Marigny ou encore Montreuil-sur-Lozon. Et c'est là qu'en juillet 1944, l'état-major allié a décidé d'écraser la résistance allemande qui l'empêche de progresser à grandes enjambées et de sortir du bocage du Cotentin. Nom de code de l'opération: Cobra.

Le bombardement aérien est prévu le 21 juillet, reporté une première fois au 24 pour cause de mauvaise météo. Le 24, la météo est toujours aussi mauvaise... sauf que plusieurs escadrilles ont décollé et sont déjà au-dessus de leur objectif, larguant leurs bombes au jugé... sur leurs propres troupes: 150 morts et blessés ! Le lendemain, c'est la bonne. Si l'on peut dire, car sur les 2 400 appareils qui participent à l'opération, certains larguent encore à l'aveuglette, gênés par la fumée : 500 morts et blessés chez les GI's ! Mais la plupart des 4000 tonnes de bombes larguées par les Américains trouvent cette fois-ci leur cible, retournant la ligne de défense allemande comme une crêpe ! 


Et les Allemands ? En réalité, leurs défenses n'ont pas été si bouleversées par ce tapis de bombes. Mais l'effet de choc engendré par la brutalité de l'attaque a joué à plein: usés par déjà 50 jours de combat, avec un ravitaillement déficient et un stress permanent, les Allemands craquent. Et les Américains en profitent pour s'enfoncer dans leur défense, les déborder, les envelopper. D'une guerre de position meurtrière, les Américains passent en quelques jours à une guerre de mouvement, qui leur est beaucoup plus favorable. Avec Cobra, les Allemands viennent de perdre une manche importante de la bataille qui se joue en Normandie.


Et les villages de Cobra ? Difficile aujourd'hui d'y trouver une maison ou un bâtiment datant d'avant la guerre. Quant à la campagne, elle a retrouvé son calme et sa luxuriance, tels que l'abbé Toussaint la connaissait...


(Frédéric Patard)

• Eté 1944, Manche

(Edition papier du 28 mai 2014)


Nombreux sont les Bas-Normands à avoir quitté plus ou moins précipitamment leur domicile pendant l'été 1944, pour se retrouver jetés sur les routes, fuyant les bombardements et les combats.

Dès le 6 juin et les bombardements de plusieurs villes de toute la région, les populations fuient les ruines et la mort pour trouver refuge, souvent à proximité, en espérant pouvoir revenir rapidement sur place. Mais au fur et à mesure que la bataille s'enlise dans le bocage normand et que l'âpreté du combat fait prendre conscience aux Normands qu'il leur vaut mieux déguerpir s'ils veulent rester en vie, de plus en plus de civils se retrouvent sur les routes.

Souvent, ce sont aussi les Allemands, parfois les autorités locales françaises, qui ordonnent ou conseillent de partir. Une fois la décision prise et les affaires de première nécessité emballées, on part. Pour aller où ? Le plus loin possible des combats, le plus vite possible. A pied, à vélo, sur une charrette, ce qui sous-entend qu'on se déplace lentement, toujours à la merci d'un tir d'artillerie ou d'un mitraillage d'un avion allié. De place en place, quand on traverse un bourg, on trouve ravitaillement et réconfort. Mais parfois, il n'y a rien et les réfugiés doivent se débrouiller par eux-même pour subvenir à leurs besoins de ravitaillement et de repos. Certains se sont rapidement arrêtés, vaincus par la fatigue ou persuadés qu'ils avaient trouvé là un abri sûr, profitant de la maison d'un ami, d'un parent, voire même d'un inconnu au grand coeur.

Mais d'autres ont fait des kilomètres, ne restant jamais deux nuits au même endroit: on retrouvera des Manchois réfugiés dans le Limousin, voire même en Dordogne ! Et ces fameuses routes de l'exode, quelles sont-elles ? Des itinéraires d'évacuation ont parfois été tracés à la va-vite par l'administration ou des élus ayant gardé la tête sur les épaules. Mais le plus souvent, c'est l'improvisation et l'intuition qui ont régné en maîtres, chaque famille ou chaque groupe de réfugiés décidant de son propre itinéraire selon des critères appartenant à chacun.

Aujourd'hui, à notre connaissance, il n'existe pas de plaque ou de panneau soulignant ce fait historique pourtant majeur de la bataille de Normandie. Pareillement (mais on peut se tromper), aucune rue ou route de la Manche ne porte aujourd'hui le nom de « route de
l'exode » ou « rue de l'évacuation ».


(Frédéric Patard)

• Eté 1944, Franquetot

(Edition papier du 6 juin 2014)


C'est au château de Franquetot, dans un champ situé juste derrière, que de la fin juin à la mi-août 1944, l'aérodrome de campagne A 14 vient installer ses pénates: une piste de 1500 mètres, où décollent et atterrissent la cinquantaine de chasseurs P47 Thunderbolt composant le 358e groupe de chasse de l'aviation américaine.

« Au total, avec le personnel au sol, il y a environ 850 hommes qui sont logés ici, la plupart dans des tentes, les pilotes au-dessus des écuries, et quelques officiers dans le château » raconte Mathias Heissler, spécialiste de l'histoire de cette unité. « Ils vont participer à de nombreuses missions autour de Saint-Lô, mais aussi sur Falaise, Nantes ou Angers. »

• Eté 1944, bocage normand

(Edition papier du 12 juin 2014)


Les Alliés avaient sous-estimé un paramètre de la bataille dans leurs plans de préparation du Débarquement : le bocage normand.

C'est le commandant de la 1re armée américaine, Omar Bradley lui-même, qui l'écrit dans ses mémoires: « en travers du Cotentin, les haies vives formaient une ligne de défense naturelle plus formidable que tout ce que Rommel aurait pu inventer. Pendant des siècles, les terres de ce pays avaient été divisées et subdivisées en petits pâturages dont les murs de terre étaient devenus des remparts. Souvent de la hauteur et de l'épaisseur d'un tank, ces haies se couronnaient de buissons d'épineux, d'arbustes et de ronces. Leurs racines maintenaient la terre tassée et dure, comme l'acier renforce le béton armé. Nombre d'entre elles se doublaient de profonds fossés de drainage et l'ennemi utilisait ceux-ci comme un réseau de tranchées de communication. Pour avancer de pâturage en pâturage, il était nécessaire de percer un passage au travers de ces remparts devant le feu sauvage et bien abrité de l'ennemi. Pas même en Tunisie, nous n'avions rencontré un terrain défensif aussi exaspérant. Collins l'estimait non moins terrifiant que la jungle de Guadalcanal ».

Jusqu'à la fin juillet, les Américains ne vont pas arriver à s'en dépétrer, tandis que les Allemands vont utiliser à 100 % les potentialités défensives des haies et des chasses du Cotentin. Pas un champ qui ne soit miné ou défendu par des mitrailleuses ou une section de fantassins, pas un chemin creux qui ne soit dans le viseur d'un sniper. A ce petit jeu mortel, les Allemands luttent à armes égales avec les Américains, qui ne peuvent pas utiliser la puissance de feu de leurs blindés, trop lourds, trop vulnérables, ou la vitesse de leurs avions (qui ne voient rien dans ce paysage où un champ ressemble à un autre champ). Alors pour avancer, les Américains n'ont d'autre solution que d'employer l'infanterie. Pour conquérir un champ, dix hommes tombent. Et derrière la haie, il y a un autre champ, défendu comme les autres. Et dix autres hommes tombent encore. Et c'est comme ça pendant des semaines sur toute la ligne de front qui barre le Cotentin en son centre, de La Haye-Du-Puits jusqu'à Saint-Lô.

(Frédéric Patard)

• 16 septembre 1947, Sainte-Mère-Eglise

(Edition papier du 22 mai 2014)


Rappeler la libération de la France par les armées alliées : c'est l'objectif de la Voie de la Liberté, dont l'idée a été lancée dès l'été 1944 par un militaire français, le colonel Guy de la Vasselais.

De retour d'un voyage aux États-Unis, avec
le maire de Metz, de la Vasselais choisit parmi
tous les itinéraires possibles, celui emprunté
par la 3e armée américaine de Patton.
Débarquée dans le Cotentin, celle-ci va foncer
jusqu'à Metz en seulement 54 jours. Un peu plus tard, on décide de prolonger l'itinéraire jusqu'à Bastogne, dans les Ardennes belges, où les Américains ont stoppé la dernière offensive allemande à Noël 44. La boucle sera ainsi bouclée.


Le 5 juillet 1947, la borne terminale est posée à Bastogne, celle inaugurant le parcours, devant la mairie de Sainte-Mère-Eglise, l'est un peu plus tard, le 16 septembre de la même année. Entre les deux points, 1 145 km qui montent jusqu'à Cherbourg, redescendent par Avranches (via Saint-Lô et Coutances), puis filent vers Metz et Bastogne (via Rennes, Angers, Reims...).

D'abord fabriquées en ciment et d'un poids très respectable de 435 kg, les premières bornes ont progressivement laissé la place à des bornes construites en matériaux plus légers et... moins dangereux pour la sécurité des automobilistes contemporains.


Et la borne qu'on trouve à la sortie de la plage d'Utah-Beach, au fait ? C'était du temps où la municipalité de Sainte-Marie-du-Mont, furieuse de s'être laissée voler la vedette par Sainte-Mère-Eglise (et sa borne 0), avait répliqué en installant sa propre borne... 00. Aujourd'hui, ces vieilles querelles sont enterrées.


Et tous les ans, autour du 6 juin, un pacifique peloton cycliste parcourt les routes du Cotentin sur les traces des libérateurs de 1944. Pour cette année, les inscriptions sont closes. Mais pensez-y pour l'an prochain !


Renseignements : www.voiedelaliberte.fr

• 21 septembre 1961, Orglandes

(Edition papier du 25 mai 2014)


Dans un premier temps, le cimetière militaire allemand a accueilli des dépouilles de soldats allemands et américains. 


Après avoir isolé le Nord-Cotentin, les Alliés remontent vers Cherbourg en partant de Sainte-Mère-Eglise. Ils passent par Valognes et s'arrêtent dans la petite ville d'Orglandes après de rudes combats.


À la libération, seule la pelouse allemande avec 7358 morts continue de subsister, tandis que les soldats américains furent transportés à Saint-Laurent-sur-Mer, où un cimetière américain déjà existant fut agrandi pour devenir un cimetière américain définitif.


Les services de sépultures français utilisèrent les emplacements devenus disponibles pour y amener les corps de soldats allemands provenant de tombes de campagne et de petits cimetières des environs. Au total, 10 155 soldats allemands y reposent parfois deux voire trois dépouilles par sépulture.


En 1954, l'accord franco-allemand sur les cimetières militaires prévoit que le cimetière d'Orglandes devienne un des cimetières allemands définitifs en France. Dans la Manche, on en dénombre deux autres. L'un à Marigny compte 11619 dépouilles, celui de Huisnes-sur-Mer 11956.


À Orglandes, le cimetière suit le modèle architectural allemand, sobre. Il couvre une superficie d'environ 5 hectares qui servait autrefois de pâturage. Au centre, se trouve une clairière. Celle-ci est généralement entourée d'arbres. À Orglandes, ce sont de gros chênes. Lors de l'installation du cimetière, les Américains avaient disposé les tombes en suivant exactement les limites naturelles faites de talus et de remblais, sans rien changer à ceux-ci.


L'immense superficie a été fortement réduite pour ne garder que deux grandes pelouses et deux plus petites. Sur un seul côté, le long de la route, le cimetière est délimité par un mur qui rejoint le bâtiment d'entrée.


Les tombes sont réparties dans les pelouses marquées de croix de pierre portant sur chaque face les noms, rangs, dates de naissances et de décès des soldats allemands.


L'inauguration du lieu s'est déroulée le 21 septembre 1961 en présence de nombreuses familles de disparus.

70e anniversaire du Débarquement

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